Les ravaudeurs et les extracteurs

Bruno Latour, Où suis-je ? La Découverte, 20121

Un livre étonnant, sous forme de conte décalé de La métamorphose de Kafka appliquée à la crise du Covid. Un conte ou les personnages sont des holobiontes hétérotrophes vivant dans une zone critique de quelques km d’épaisseur, sur une Terre qui tourne sur elle-même et essore ses occupants comme dans un tambour de machine à laver. Où va-t’on ?

Le plus important, pour moi, c’est la description de la lutte engagée par les « terrestres » contre les modernes, ou par les ravaudeurs contre les extracteurs. Les luttes sociales d’antan opposaient deux clans, unis par un but commun, la production. Les nouvelles luttes passent à l’intérieur de chacun, déchirés entre deux appartenances, le vivant et le non vivant, le vivant et la mort. C’est peut-être le plus nouveau dans les écrits de Latour, le remplacement du non-vivant de Où atterrir par la mort.

Il y a des ennemis idéologiques, Descartes d’abord, Richard Dawkins (non cité, mais le gène égoïste est souvent critiqué). Et beaucoup d’amis, Ilich, Lovelock et Margulis, I. Stengers et Morizot, Whitehead, Descola, E. Coccia, le pape François, Polanyi et tant d’autres que je ne connais pas !

De chapitre en chapitre nous voguons du cancrelat de Kafkaïen qui, comme le termite, construit son habitat avec ce qu’il mange, pour passer à la relation entre Terre et Univers, carte et territoire et la terre comme zone critique. Puis nous abordons les vivants comme holobiontes, le ciel des croyants, la condamnation forte de l’économie. On revient au territoire comme ensemble d’interactions, au point de vue sur le paysage, au point de vue sur le corps, un et multiple, mortel, au peuple à recréer de proche en proche, ni local ni mondial. Enfin la proposition des ravaudeurs et la valorisation de l’innovation partagée avec Gaïa.

Si vous n’avez pas tout saisi, je reprends a partir du chapitre 6, les premiers chapitres étant surtout, pour moi, le rappel que tout est vivant, l’atmosphère comme les animaux, et que dépendons de tous ces vivants dans le complexe système de Gaïa. Que nous ne nous adaptons pas à notre environnement, mais que nous le produisons, de la bactérie à l’homme.

Alors vient un chapitre sur le matériel et le spirituel. Il n’y a plus lieu de faire une distinction entre corps et esprit, matériel et spirituel, puisque le spirituel est dans ce monde. C’est le sens de l’incarnation, Dieu s’est fait homme, l’homme n’existe que par et dans le monde, il est ce monde comme ensemble d’organismes (holobiontes), il dépend des autres (hétérotrophe). La figure de l’incarnation résonne avec celle de l’atterrissage » (p 74). Jolie formule, Jésus s’est incarné, a atterri sur terre, nous signifiant que nous dépendions de cette terre comme le dit le psaume 103 cité par Latour  » Envoie ton esprit qui renouvelle la face de la terre ».

Il n’y a plus de haut et de bas, de terre et de ciel, mais il a la vie sur terre et la vie avec la terre.

Ce livre est parsemé de jeux de mots, de rapprochements sémantiques. Fin, finalité, finitude, pour parler de la fin du monde, des limites (finitudes), des finalités (aller au paradis) (p 75).

Le local est pris aux deux sens du terme, géographique, et relationnel,  » ce qui est discuté et argumenté en commun », « ce qui m’attaque ou qui me fait vivre de manière directe  » (p 97), qui peut être lointain géographiquement (coton, pétrole, soja).

Dans tous les cas, « impossible de célébrer le local car tout est interdépendance (136). Ce qui n’invalide pas, nous semble-t-il, le bio régionalisme qui tend justement à retisser les liens avec le vivant.

La crise de régime est prise au sens physique de régime » régime climatique, pas uniquement politique (p 160).

L’innovation est valorisée, car le système gère a toujours innové, les espèces ont produit leur niche écologique au fil des temps, à nous de continuer.

Bruno Latour est également maître en changement de systèmes de repères. Il propose de ne pas parler de monde d’avant et monde d’après, mais de monde superficiel et de monde profond, se demandant si « le monde de la surface ne pourrait pas laisser enfin sa place à celui de l’ordinaire profondeur  » (p 81). Un monde ou l’économie n’est pas la valeur, mais ou le vivant est valeur, non mesurable, ou les relations sont premières. Il s’ensuit tout un développement sur la nécessité d’exorciser l’économie, et la question de savoir pourquoi on a considéré l’économie comme une infrastructure ? Alors que c’est une couche superficielle, artificielle, du vivant. Critique fondamentale de Marx et toute l’économie classique.

De même l’antonyme du corps ce n’est pas l’esprit, c’est la mort (p 126), une formule qui synthétise l’idée que l’on ne sépare pas le corps et l’esprit et que le non vivant c’est la mort.

Enfin Bruno Latour tente de nous donner quelques repères.

Les quatre planètes : globalisation (les partisans du marché libre), exit (les riches qui se réfugient en Nouvelle Calédonie), sécurité (ceux qui se replient sur leur terre patrie, contre tous les autres), contemporaine (les terrestres, appelés de ses vœux, qui retissent les liens). (P 136). Les modernes sont qualifiés de hors sol (p 137), comme les élevages de porcs (c’est nous qui l’ajoutons).

Le problème est que nous sommes nous-mêmes des terrestres et des modernes, nous vivons de l’extraction, « comme les deux pinces de la prise de terre : l’une approprie, l’autre exclut » (p 145), approprie le pétrole ou les terres rares, exclut les populations locales. Mais l’extractivisme rend fou, nous rend fou  » car le seul moyen d’absorber une pareille contradiction c’est de fuir hors du monde » et il n’y a pas de lieu vraiment hors du monde. C’est ici un peu vite affirmé, certains tentent de sortir de ce monde, sans grand effet sur le reste de la société, sauf à entrer en conflit. Mais pourquoi pas ?

Bruno Latour continue cette réflexion en considérant que  » les ennemis sont partout et d’abord en nous  » (p 150) et que cet engagement, qui n’est porté par aucune culture politique, supposerait de  » changer d’affect, d’attitudes, d’émotions même ». Mais oui.

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