Croissance et démocratie, un couple à réinventer

Note de lecture de Pierre Charbonnier, Abondance et liberté, Une histoire environnementale des idées politiques, La Découverte, 2020

C’est un ouvrage un peu long, mais partager une conviction forte : il est possible de faire advenir une écologie politique à la hauteur des enjeux de la crise de la biosphère, à condition de réinventer l’idéal de liberté hérité de la Révolution française, et de l’associer à la protection du territoire comme garant de notre liberté. Il est possible de choisir une autre voie que le déni climatique des élites fossiles, la tentation apocalyptique ou du salut, ou encore le repli sur les gestes individuels.

En d’autres termes, la démocratie est compatible avec l’écologie, à condition de la refonder sur (1) la protection de la terre, (2) une économie des flux matériels (et non monétaires) abandonnant l’utopie de la croissance sans fin, (3) des savoirs émancipés de leur tutelle et donc partagés et soumis au débat. C’est un nouveau rapport à la nature, ni naturaliste ni animiste, mais qui intègre la terre comme habitat et comme ressource.

Pour P. Charbonnier la période industrielle est fondée sur l’idée que la liberté (et la démocratie) serait possible par et dans une société d’abondance (de croissance). Ce paradigme a fonctionné dès le début du XVIIIe siècle par l’intensification du travail agricole et industriel, puis par l’exploitation des nouvelles terres en Amérique et dans les colonies, et par l’extraction des ressources fossiles. Il a fonctionné au prix d’un double aveuglement, vis à vis de l’esclavage et des inégalités, aveuglement qui se poursuit aujourd’hui par rapport la crise climatique.

Ce modèle touche à sa fin et toute la question est de savoir par quoi remplacer l’abondance dans le diptyque avec la liberté ? L’abondance était basée sur l’idée de production, de travail comme source de richesse (A. Smith) à la place de la terre nourricière. Pourtant la véritable source des biens est la nature elle-même, le soleil et le sol (F. Quesnay).  » Nous n’avons jamais rien produit  » écrit P. Charbonnier, c’est le schème de la production qui nous a coupés de la nature. Ce rapport à la terre a été occulté tout au long de l’histoire du socialisme pour des raisons politiques. Il faut remplacer l’idée fausse que l’abondance est générée par le travail par un rapport renouvelé à la terre, comme habitat et ressource. P. Charbonnier développe longuement cette idée que le travail a en fait dégradé les ressources naturelles et notre habitat. À long terme, son effet est plus négatif que positif.

L’auteur considère que le thème des limites est une impasse, car il conduit à un naturalisme politique, à une dépolitisation des rapports au vivant. De même la critique de la monnaie, si c’est pour mettre à la place une nouvelle valeur hégémonique comme l’énergie (le fétichisme de l’énergie), rate sa cible qui est l’organisation sociale, les rapports sociaux et les rapports avec la biosphère. P. Charbonnier rejoint ici les analyses tardives d’Ivan Illich. Ce n’est effectivement pas d’une transition énergétique dont nous avons besoin, mais d’une conversion écologique. La thématique de l’effondrement est également rejetée car menant soit à un repli sur les gestes individuels, soit à un espoir dans l’au-delà, démobilisateur.

Chacun peut constater que les opposants au régime dominant sont divers et dispersés, au contraire des acteurs des luttes ouvrières des deux siècles précédents. Le territoire est le seul élément unificateur des luttes, le support du nouveau sujet politique, associant de fait humains et non humains, comme on le voit dans les luttes environnementales actuelles (voir sur ce point le Comité invisible). Mais cela ne suffira pas, il faut adopter une autre approche des ressources, non monétaire mais physique (Georgescu-Roegen), et un autre rapport aux savoirs, partagés et démocratisés (Bruno Latour). C’est le concept de production qui est en cause, pas seulement l’usage illimité des ressources ou le dépassement des limites. Il nous faut passer de la production (de biens) à la reproduction (de la biosphère), une façon élégante de décalquer les notions marxistes de production et de reproduction sociale.

 

Voilà des idées intéressantes, complétons avec quelques aspects plus critiques.

Charbonnier affirme que la question écologique a toujours été présente dans les analyses des socialistes, citant des extrait de Marx, Saint Simon, Proudhon, Rosa Luxembourg, Polanyi… parfois en sollicitant un peu ces auteurs. Pour Charbonnier analyser la situation de la classe ouvrière en relation avec ses conditions concrètes de travail c’est avoir un rapport au réel, qui comprend les ressources, donc à l’écologie. Rapport au réel oui mais pas dans une vision systémique qui est le propre de l’écologie.

Le raisonnement est strictement politique, l’homme n’existe qu’en tant que sujet politique. La dimension spirituelle de la mutation que nous vivons est délibérément évacuée. C’est ainsi que l’écologie intégrale est juste citée à propos de la revue Limite, sans faire allusion aux autres courants et acteurs de ce mouvement (Chrétiens unis pour la terre, Eglise verte, CERAS….). La sobriété heureuse est évacuée en une seule ligne sous prétexte que l’on ne peut pas revenir à un état idéal antérieur ni à un naturalisme immanent. Même Ivan Illich n’apparaît furtivement qu’à l’occasion d’une réflexion sur les coûts du transport et l’urbanisation. Pourtant la conversion écologique (P. Charbonnier n’emploie évidemment pas ce terme) remet en cause nos croyances, ce qui met en jeu la dimension spirituelle ?

L’auteur considère que l’écologie politique tend à révoquer l’idéal d’autonomie des Lumières en reconnaissant que les impératifs de l’écologie s’imposent aux hommes. Mais s’il défend l’idée de liberté à venir, il ne répond pas à cette contradiction, sauf à dire que cela crée un vide politique, et que « nous ne disposons d’aucun concept d’autonomie qui soit véritablement étranger aux mécanismes d’abondance » (p. 424). Mais si justement, c’est la liberté intérieure par la sobriété.

L’aspiration à la liberté du Lumières était à la fois sociale (démocratique) et personnelle (le refus de la transcendance). La liberté ne sera réinventée que dans sa double dimension, sociale et territoriale d’une part, personnelle et spirituelle d’autre part.

Le refus de prendre en compte le risque d’effondrement – sans le nier – est tout aussi patent. Pourtant celui-ci est devant nous. Mais ne serait-ce pas l’incapacité de l’auteur à vivre l’espérance qui l’empêche de voir en face le risque d’effondrement (on fait ici référence à Jacques Ellul) ?

Le rapport à l’espace est largement développé mais il manque le rapport au temps, trop rapidement abordé, sauf pour dire, à plusieurs reprises, qu’il ne suffira pas de ralentir, qu’il faut reconsidérer le concept de production lui-même. Certes, mais un autre rapport au temps est un vecteur intéressant et subversif de la production. Le temps est supérieur à l’espace dit souvent le pape François, qui ne doit pas faire partie de la bibliothèque de l’auteur.

Malgré des critiques la thèse de l’auteur nous fait avancer sur cette question cruciale de l’avenir de la démocratie. Cet avenir serait possible en réinventant la démocratie sur la base de territoires redéfinis en fonction des enjeux écologiques (donc de la géographie plus que des frontières politiques et administratives), avec une économie gouvernée par les flux physiques et non les flux monétaires, et des savoirs partagés. Nous pouvons rapprocher ces orientations des analyses de deux auteurs absents des références de P. Charbonnier, Olivier Rey sur taille et démocratie, donc le choix de petits territoires, et de David Holmgren sur la permaculture (qui est reproduction avant production). Faut-il pour autant abandonner toute réflexion sur les limites et l’effondrement ? Non, l’espérance est justement dans cet espace de tension entre l’histoire des hommes, l’eschatologie séculière et l’eschatologie transcendantale, l’apocalypse (Moltmann).

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s