Anarchie et christianisme

Jacques Ellul, Anarchie et christianisme, La Table ronde, 2018 (Atelier de Création libertaire, 1988).

Dans ce livre Jacques Ellul développe ses convictions anarchistes, lui un professeur de droit, spécialiste du droit romain, et s’appuie sur les textes de la Bible. Il en tire quelques idées force :

Le seul auquel nous devons obéir c’est Dieu. Et dans la Bible, face à chaque roi se lève un prophète qui dénonce ses méfaits. Tous les rois qui ont réussit sont mauvais, les bons rois ont tous été défaits.

Il ne sert à rien de s’opposer à un pouvoir, de lutter dans les règles de la politique de prendre le pouvoir. Il faut s’opposer au pouvoir, à la domination, non à un pouvoir en particulier. Jésus est venu pour nous libérer, pas pour lutter contre tel ou tel. C’est aussi ce que dit l’apôtre Paul.

L’alliance entre la religion et le pouvoir, à partir de Constantin, a perverti la parole de Dieu. Il nous faut à nouveau la libérer.

Alors quelle attitude adopter ? Mobiliser à partir de la base, pas du sommet. Reconstruire des communautés de base, puis, progressivement, une autre société ou la domination de l’homme par l’homme ne soit pas le principe d’organisation. Et l’on peut ajouter aujourd’hui refuser le principe de domination de la nature par l’homme (voir Bookchin).

Les auteurs chrétiens sur l’anarchisme

Jacques Ellul n’est pas le premier auteur chrétien à défendre l’idée de l’anarchisme, il cite des auteurs l’ayant précédé :

Bernard Eller, Christian Anarchy, Eerdmans, 1987.

Karl Barth, théologien du XXème siècle.

Blumhardt, pasteur et théologien, XIXème siècle.

Kierkegaard, Avant l’invention du mot anarchie, qui a écrit  » Rien, rien, aucune erreur, aucun crime n’est aussi horrible devant Dieu que ceux qui sont le fait du pouvoir. Et pourquoi ? Parce que ce qui est officiel est impersonnel, et à cause de cela, c’est la plus profonde insulte qui puise être faite à une personne ».  (p 17). La personne, rappelons que Kierkegaard est considéré comme le précurseur de l’existentialisme. Et que Ellul a collaboré un temps avec Mounier, fondateur du personnalisme.

Contre les élections  » Il faut radicalement refuser de participer aux jeu politique qui ne peut rien changer d’important dans notre société. Celle-ci est beaucoup trop complexe, les intérêts et les appareils sont beaucoup trop intégrés les uns les autres pour que l’on puisse espérer modifier quoi que ce soit par la voie politique. » (p 26)

C’est assez abrupt, peut-être exagéré, on peut changer un peu le droit du travail, la fiscalité, et quelques autres éléments mais on ne changera pas le système politico-économique. Et la situation des candidats à l’élection présidentielle française de 2022, l’évolution de l’abstention, montreraient l’impasse du système démocratique actuel.

Repartir de la base

Ellul défend donc l’objection de conscience élargie à  » toutes les obligations et contraintes imposées par notre société. Objection à l’impôt aussi bien qu’à la vaccination ou qu’à l’école obligatoire. » p 26

Ellul précise qu’il est pour l’éducation mais adaptée aux besoins des enfants, et défend la non-vaccination d’animaux situés dans des lieux isolés et protégés.

Pour Ellul, ce qui est possible,  » c’est la création d’institutions nouvelles à partir de la base, celle-ci engendrant ses propres institutions destinées en réalité à remplacer les pouvoirs et autorités qu’il faudrait arriver à détruire. » p 35.

 » on peut lutter, on peut mettre en question, on peut s’organiser en marge, on peut dénoncer (non pas les abus du pouvoir, mais le pouvoir lui-même. » p 37.

Cette position peut s’appuyer sur les textes de la Bible, sur la parole de Dieu, à ne pas confondre avec la religion.

La foi, pas la religion

« La réalité immédiate c’est que la Révélation de Jésus ne doit pas donner naissance à une religion. Toute religion est porteuse de guerre, oui, mais la parole de Dieu n’est pas une religion, c’est la plus grave trahison d’en avoir fait justement une religion. » P 42.

 » La vérité c’est une personne. Il n’est pas question d’adhérer à une doctrine chrétienne ; il est question de faire confiance à une personne qui vous parle.

L’opposition au pouvoir dans la Bible

Le livre des Juges

Après la sortie d’Egypte Dieu choisit des Juges, des conducteurs du peuple mais qui « sont davantage des prophètes que des rois. Ils n’ont aucun pouvoir permanent. Dieu seul doit être considéré comme l’autorité suprême. Et il y a une phrase significative à la fin du livre des Juges :  » En ce temps-là il n’y avait point de roi en Israël. Chacun faisait ce qui lui semblait bon.  » p 72.

Le Livre des juges raconte (Juges IX) l’histoire d’un peuple d’arbres qui cherchait un roi. L’Olivier, le figuier, la vigne ayant refusé, ils demandent au buisson d’épine, qui accepte mais menace de brûler tous ceux qui ne lui obéraient pas.

Le livre de Samuel

Du temps du prophète Samuel le peuple hébreu demande d’avoir un roi pour être comme les autres peuples. Dieu lui dit d’accepter en lui expliquant que ce n’est pas Samuel le Juge qu’ils rejettent mais Dieu. Il lui dit de les avertir de ce qui va leur arriver. Saül est choisi comme roi, devient fou, commet tous les abus de pouvoir et finit par se faire battre par les Philistins.

Le roi David assassine ses concurrents, le mari de la femme qu’il veut, les guerres civiles sont incessantes.

Son fils Salomon commence bien son règne mais le pouvoir va le griser comme les autres, il lève des impôts écrasants, prend 700 femmes et 300 concubines, adore d’autres dieux que le Dieu d’Israël, fait construire des citadelles…

Son fils Roboam déclare  » Mon Père a rendu votre joug pesant, mais je vous le rendrai encore plus pesant. Mon père vous à châtiés avec des fouets, et moi je vous châtierai avec des scorpions… » p 75.

L’Ecclésiaste

Au IVe siècle on trouve le livre de l’Ecclésiaste avec le roi Salomon dont le livre lui fait dire que le pouvoir politique c’est « une vanité et poursuite du vent. » Et que « au lieu établi pour juger entre les hommes est toujours établie la méchanceté, et au lieu établi pour proclamer la justice, il y a la méchanceté. » (Eccl. III, 16).

Suit une critique de la hiérarchie « Si tu vois dans une province le pauvre opprimé et la violation du droit et de la justice, ne t’étonnes pas car l’homme qui commande est placé sous la surveillance d’un autre plus élevé, et au-dessus d’eux, il y en a de plus élevé encore… » p 79.

 » L’homme domine sur l’homme pour le rendre malheureux. » (VIII, 9).

Le nouveau testament

Quand Hérode le Grand, roi d’Israël, apprend qu’un enfant est né à Bethléem et pourrait devenir un nouveau Messie, il donne l’ordre de tuer tous les enfants de moins de deux ans. Que cela soit vrai ou non, l’important est que cela soit écrit et cru.

Les positions de Jésus

1/ Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Marc, XII, 13). Tout le reste est à Dieu. Ce n’est pas une justification du pouvoir de César, c’est une déclaration d’indépendance.

2/ Qui sera à ta droite ? (Mat, XX, 20-25) Jésus répond « Vous savez que les chefs des nations les tyrannisent et que les grands les asservissent. Il n’en sera pas de même au milieu de vous. Quiconque veut être Grand parmi vous qu’il soit le serviteur »,

« Il n’y a pas de pouvoir politique qui soit bon lorsqu’il y a des chefs et des Grands. » Commente Jacques Ellul p 93.

Mais Jésus ne prône pas la révolte. Il conseille de vivre dans la société mais selon d’autres lois.  La politique n’est jamais autre chose que les moyens de conquérir et d’exercer le pouvoir sur les autres. P. 94.

3/ Jésus paie l’impôt à Capharnaüm. Il demande à Pierre d’aller pêcher, il trouveras une pièce de quatre drachmes dans la bouche d’un poisson et paiera l’impôt. Il fait un miracle pour montrer que le pouvoir est sans importance.

4/ « Tous ceux qui pendrons l’épée périront par l’épée » (Mt, 26-52).

Cette même phrase est reprise dans l’Apocalypse face à la Bête qui monte de la Terre et qui est le pouvoir politique.

5/ Le procès.

Quand Jésus dit à Pilate « ton pouvoir sur moi t’as été donné par l’Empereur » (Jean, 19, 11) il veut lui dire qu’il lui a été donné par l’Esprit du Mal. Et il lui répond de façon à ne pas être compris, ou ne lui réponds pas. Il ne s’oppose pas, il est à côté.

On voit ici que Jésus ne prône pas la lutte, mais l’indépendance par rapport au pouvoir. Ce qui est une façon plus radicale de s’opposer non pas à un pouvoir, mais au pouvoir.

L’apocalypse

La première bête monte de la mer, et elle est détruite à la fin, c’est Rome.

La deuxième bête, celle qui fait obéir à la première, c’est la propagande et la police, les appareils d’Etat.

« La grande Babylone achetait et vendait des corps et des âmes d’hommes ». On ne parle pas d’esclaves mais de la puissance politique qui prend tout le pouvoir sur l’homme. Dieu juge cette puissance politique qui est appelée la grande prostituée. Ce n’est pas que Rome, c’est tout pouvoir politique.

Paul

« Christ à dépouillé de leur puissance toutes les dominations et les autorités, et les a livrés publiquement en spectacle en triomphant d’elles par la Croix. » (Paul, Colossiens, II, 13-15)

Les bons rois et les mauvais rois

Dans les récits historiques de la Bible entre le VIIIe et le IVe siècle avant JC les bons rois, justes envers leur peuple, adorant le vrai Dieu d’Israël, sont toujours vaincus par leurs ennemis. Les mauvais rois, injustes, méchants, faisant pénétrée l’idolâtrie et rejetant Dieu, agrandissent leur territoire.  Et quel qu’en soit l’auteur, ce qui est important c’est que ces textes ont été lus, proclamés dans les synagogues,

Et  » en face de chaque roi se dresse un prophète. » p 77, qui critique l’action royale. Jamais ils ne sont conseillers du roi, ils s’opposent à lui. Et ces récits des prophètes ont été gardés.

Tous ces textes disent que « tous les pouvoirs, puissances, gloire de ces royaumes… appartiennent au Diable […] ceux qui détiennent un pouvoir politique l’ont reçu du diable et dépendent de lui. » p 88. Face à la tentation du diable, Jésus ne lui dit pas qu’il n’a pas le pouvoir, il lui dit « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu le serviras, lui seul. »

Conclusion

 « À partir de Constantin (…) l’Etat sera chrétien » p 45. Et ce fut la fin de la parole libératrice. À nous de la retrouver.

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