Le loup, l’agneau et le berger

Baptiste Morizot, Manières d’être vivant, Actes sud, 2020

Voilà un livre original, qui combine le récit du pistage des loups dans la montagne et une réflexion philosophique affûtée. Les oppositions entre les éleveurs de moutons et les défenseurs du loup, et les oppositions entre le naturalisme, l’animisme et les antispécistes. L’idée force est que nous faisons tous partie du vivant, comme les fils d’un tissu, et que la crise écologique est une crise de notre sensibilité.

L’attention au monde

Pourquoi, comment avons-nous perdu notre sensibilité à la nature (on emploie ce terme faute de dire les autres vivants non humains) ? Parce que nous ne vivons plus au contact des végétaux et des animaux, mais aussi parce que dans notre représentation du monde il n’y aurait rien à voir. Que seuls comptent les humains. Le reste n’est que décor ou ressource. Tuer la faune des sols par les produits chimiques de l’agriculture devrait être aussi intolérable les massacres de civils lors des guerres ou des manifestations.

Ce qui est en crise c’est notre manière d’habiter la terre, parce  » qu’habiter c’est toujours cohabiter, parmi d’autres formes de vie, parce que l’habitat d’un vivant n’est que le tissage des autres vivants. Le fait est que l’une des causes majeures de l’extinction actuelle de biodiversité est l’écofragmentation. » (p 28).

Pour le moderne moyen,  » Être chez soi c’est pouvoir vivre sans faire attention. Or pour les autochtones c’est l’inverse, le chez soi implique cette vigilance vibratile, cette attention aux autres formes de vie, qui enrichissent l’existence, même s’il faut composer avec elles…  » (p 30).

Ces passages insistent sur l’attention, et introduisent la notion de diplomatie, comme mode de relation avec les vivants non humains. Baptiste Morizot continue sur la question de l’attention :

 » Une grande part des techniques et des représentations du monde des modernes servent à cela, c’est leur fonction : se dispenser de l’attention, … pouvoir opérer partout, en tous lieux, malgré l’ignorance et en toute insouciance, c’est à dire sans connaître un lieu et ses habitants  » (p 30).

L’attention ne s’oppose pas à la pensée, elle s’y articule et l’enrichit. Il ne s’agit pas d’opposer la sensation, la sensibilité à la pensée (mythe antimoderne), ou  » retrancher la sensation trompeuse à la pensée pure (mythe platonicien…)  » (p  140) mais de les articuler.

Le loup et l’agneau et le berger

Quand nous jetons des restes de poisson dans la mer, que faisons-nous ? Nous jetons l’un de nos ancêtres dans notre milieu d’origine. Y pensons nous ? C’est en quelques sorte nous mêmes que nous jetons.

Cette image illustre le principe de la  » contingence des formes singulières  » de Schopenhauer. Pour Schopenhauer, l’empathie envers un autre nécessite que je puisse penser, imaginer, que je pourrais être lui et lui moi. Que nos différences, l’autre peut être un migrant, un pauvre, une personne en situation de handicap… ne sont pas dues au destin, à l’élection ou au mérite mais au hasard.

Ce principe peut être appliqué à la question de savoir s’il faut ou non empêcher les loups de manger les brebis. Loups, brebis et chiens de garde ont le même ancêtre. Leurs descendants se mangent l’un l’autre, mais peut-on privilégier l’un par rapport à l’autre ?

De plus les brebis sont des descendants des mouflons que l’homme a sélectionnés pour leur docilité.  Les mouflons savaient lutter contre les loups, les brebis en sont incapables, mais les hommes en sont les responsables (p 230).

Ce qu’il nous faut défendre ce n’est pas un troupeau c’est un ensemble composé des praires, des moutons, des loups, des chiens et des bergers. Les prairies qui nourrissent les moutons doivent être protégées, donc des troupeaux plus petits, qui seront plus faciles à protéger contre les loups, et qui permettront par la même la pérennité du métier de berger.

La présence du loup est une chance pour protéger le milieu. Mais il faut un médiateur pour établir cette relation positive entre le berger et le loup. Le loup, l’agneau, le berger et la prairie sont en interdépendance, non pas au sens d’une interdépendance fonctionnelle, technique, mais  » comme les tissages qui rendent possibles des formes de vie plus prospères plus épanouies, plus reliées  » (p 257). L’interdépendance n’est pas ici une donnée de fait, mais une dynamique construite, négociée, il ne s’agit plus de  » nous extraire et nous autonomiser de la nature pensée comme contraire à la souveraineté du collectif qui se donne à lui-même sa loi. Il vise à nous tisser mieux dans nos milieux donateurs.  » (p 257).

Comment faire advenir cette attention ?

Certains mettent en avant la crainte de l’apocalypse. D’autres en appellent à l’amour de la nature. Baptiste Morizot propose une 3e voie :  » multiplier les approches, les pratiques, les discours, les œuvres, les dispositifs, les expériences qui sont capables de nous faire sentir et vivre depuis le point de vue des interdépendances. Nous faire sentir et vivre comme vivant parmi les vivants, comme pris dans une trame, partageant des ascendances et des manières d’être vivant, un destin commun et une vulnérabilité mutuelle.  » (p 271).

La crise écologique nous montre bien notre vulnérabilité, notre dépendance dit Baptiste Morizot. Oui mais ce n’est pas suffisant, visiblement. La proposition de nous faire sentir et vivre les interdépendances est prometteuse, et, concrètement, on peut penser aux écoles dans la nature, à la culture de nos légumes, mais comment aller plus loin, dans une société organisée pour être indépendante des dépendances ? Pour sentir la chaleur interdire les climatiseurs, pour sentir les pénuries d’eau couper l’eau quelques heures par jour été ? L’objectif est bien posé, les moyens manquent ? Une approche spirituelle pourrait-elle y contribuer ? Non pas un simple appel à aimer la nature, mais à aimer la Création, humains et non humains.

Des liens qui libèrent

Nous sommes membres, nous dit Baptiste Morizot, d’une communauté d’importance, c’est à dire d’une communauté dont les autres vivants sont importants pour nous. Cela n’a l’air de rien, une communauté d’importance, mais c’est très fort. Cela nous fait penser à la méthode des désaccords constructifs en gestion de conflits, ou l’on dit quels sont les arguments de l’autre qui sont importants pour nous. Important c’est reconnaître l’autre,

D’une autre façon l’auteur qualifie les liens qui nous attachent aux autres vivants de  » liens qui libèrent  » (273). Il s’agit de se détacher de nos intérêts propres, exclusifs, de l’individu libéral, pour nous attacher aux autres dont, de fait, nous dépendons. S’attacher pour être relié au monde,  » la seule indépendance réelle est une interdépendance équilibrée « . Une expérience diplomatique puisque nous devons la négocier avec nous-mêmes.

Cet attachement pourrait paraître contradictoire avec la proposition d’autonomie défendue par Ivan Illich, ou avec le détachement proposé par Ignace de Loyola. Mais pour Illich il s’agit d’être non dépendant des artefacts techniques, pas des êtres vivants. Et Ignace de Loyola considère les attachements à la richesse, la santé, aux relations mondaines. Des liens qui enferment, pas qui libèrent.

Ceci dit, il faut distinguer  » les liens qui asservissent de ceux qui donnent la puissance d’agir. Les détachements qui fragilisent de ceux qui vivifient.  » (p 274). Lesquels ? Baptiste Morizot ne développe pas. Dans les relations humaines on sait bien qu’il y a des relations qui portent et d’autres qui asservissent. Dans nos relations à la nature il y a des relations positives, esthétiques, sensibles, caresser un animal, nourricière comme cultiver des légumes. Lesquelles sont asservissantes ? Je ne sais pas. Lutter contre est asservissant, comme lutter contre l’avancée de la mer, détourner des cours d’eau, cultiver en irrigation. Agir avec est vivifiant.

Il ne s’agit pas de se soumettre, de soumettre la politique a une loi naturelle.  » Les limites écologiques ne sont pas des contraintes extérieures au politique humain, mais des lignes de vue intérieures qui dessinent notre condition humaine du tissé, tissé aux autres formes de vie qui composent le milieu…  » (p 274).

Nous aimons avec également égard

L’essentiel de la relation à la nature des animistes ce sont les égards, ils traitent les autres vivants avec égard, (p 280) comme nous traitons ceux que nous aimons avec égard. Considérer les autres vivants c’est dépasser le  » dualisme entre relation morale entre les personnes (les fins en soi) et rapport instrumental avec tout le reste (moyens pour les fins en soi). Ce dualisme à été formulé de manière limpide par Emmanuel Kant…  » (p 284).

C’est l’occasion de critiquer l’antispécisme qui intègre les animaux entant que personnes mais laisse de côté tout le reste, végétaux, animaux non sentients (de sentience, du latin sentio, sentis « percevoir par les sens », capacité d’éprouver des choses subjectivement, d’avoir des expériences), milieux.

En résumé, retenons ces concepts de diplomatie, communauté des importants, égards, qui dessinent une autre façon d’être, une autre manière d’être vivant. D’être vraiment vivant.

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