Primauté du vivant, nouveau paradigme ?

Dominique Bourg, Sophie Swaton, Primauté du vivant, PUF, 2022.

Cet ouvrage s’appuie sur de nombreux auteurs, dans les domaines philosophique, biologique, mathématique… pour converger vers un but, montrer que nous sommes dans une période de changement de paradigme. Ce changement sera-t-il assez rapide pour éviter la crise écologique ? Sans doute pas, mais c’est la base sur laquelle nous pourrions reconstruire.

Un chapitre retiendra plus notre attention, celui sur le monisme réflexif, qui est exigeant mais très stimulant.

La position par rapport à la foi en Dieu est souvent évoquée, toujours de façon allusive, sans que l’on puisse, que je puisse comprendre ce que veulent signifier les auteurs. Pourtant n’est-ce pas une source possible de la joie à laquelle nous appellent les auteurs à la fin de l’ouvrage ?

La référence au néo finalisme fait penser à la notion d’auto-régulation du système de James Lovelock (Gaïa). Mais il n’est pas cité ?

De même, mais cet ouvrage déjà très riche ne peut pas tout embrasser, la critique de la technique est sous-jacente, et rejoint Ellul, Ivan Illich, Siegfried Giedon (La mécanisation au pouvoir).

Le paradigme mécaniste

Avant de développer le nouveau paradigme du vivant, les auteurs examinent les paradigmes actuels dont celui de la nature comme mécanisme. Les abattoirs industriels sont un exemple emblématique de cette conception. Et l’homme lui-même devient objet (l’homme augmenté). Voir

Si la nature est de l’ordre du mécanique,  » la seule option socialement envisageable devient l’accumulation de moyens, autrement dit l’enrichissement matériel indéfini.  » p. 43 Si nous exploitons sans limite la nature, ce n’est pas seulement que c’est une chose, c’est que nous ne raisonnons pas sur les fins mais uniquement sur les moyens, c’est que l’on ne peut pas dialoguer avec des choses, juste les détruire ou les accumuler.

On ne peut pas construire la démocratie sur l’accumulation de richesses car la démocratie c’est la promesse d’une égalité, alors que l’accumulation produit les inégalités (voir L’histoire des inégalités).

Et selon le physicien Gabriel Chardin avec un taux de croissance de 2% une civilisation intelligente et technologique détruirait une planète analogue à la Terre en 5 à 6 siècles ». p 58. Nous en sommes à environ un siècle (depuis le milieu du XIXème siècle).

Les cycles de l’azote et du phosphore ont été beaucoup plus perturbés que celui du carbone, on en verra les effets les plus importants plus tard (au-delà de l’eutrophisation) p 46.

Le système agricole moderne détruit constamment plus de matière organique qu’il n’en produit, et nécessite 6,5 calories énergétiques pour produire 1 calorie alimentaire si on prend l’ensemble de la chaîne, 1,7 /1 calorie pour la seule production alimentaire (p 47).

Un nouveau paradigme apparaît, la primauté du vivant

Les initiateurs cités d’un autre paradigme sont Gunther Anders, Hans Jonas, Dennis Meadows. Il y en aurait beaucoup d’autres : Ellul, Ivan Illich, Romano Guardini etc.

Les animaux ont une intelligence, même les plus petits.

Commençons par les chimpanzés qui reconnaissent leur image dans un miroir, Côme les cétacés. La plupart des animaux savent utiliser des outils mémé la guêpe sphécine pour fermer son terrier. avec un caillou. Même les fourmis savent compter et mémoriser leurs pas.

Des formes de langage est utilisé par les abeilles, les chimpanzés, les dauphins…

Pourtant nous continuons à les détruire, les populations de vertébrés sauvages ont diminué de 68% entre 1970 et 2016. p 142.

L’intelligence du végétal.

Les plantes leurrent leurs proies, communiquent entre leurs feuilles et avec d’autres plantes, soit par émission de gaz, soir par des impulsions électriques émises par le système racinaire.

Les arbres poussent à la verticale car ils sont équipés d’un système de perception de la gravité, mais on a montré que cela ne suffit pas à expliquer leur verticalité. Ils devraient ressentir leur forme propre, par un équivalent de notre proprioception (p 121). Comment ?

Les plantes ont aussi des connaissances pour réagir à leur environnement. Ce n’est pas une intelligence d’individus mais du système.

Selon une autre approche, la nature aurait un savoir, selon Nicolas Bouleau, car le nombre de combinaisons, de mutations, permises par les combinaisons des paires de chromosomes est sans comparaison avec le nombre de mutations observées (p 131) et répétés à chaque effondrement de la vie de la Terre. Il y aurait donc un savoir accumulé (voir aussi la théorie Gaïa).

Le minéral. Même le granit et le calcaire semblent reproduire de manière non aléatoire leur devenir. Le granit devient sable avec l’érosion, puis est fondu avec le magma une fois absorbe par les plaques tectoniques, et ressort comme roche métamorphique. Le calcaire est dissous dans l’eau, absorbé par les coquilles qui tombent au fond des mers et récréent le calcaire.

« Pourquoi ne pas introduire dans une anthropologie de l’au-delà de l’humain les pierres, plus généralement les êtres abiotiques, faute de quoi une anthropologie élargie se limite à une biosémiologie ! » p219.

On pense ici à Teilhard de Chardin. Les auteurs citent Peter Westbroek et la régénération du granit à partir du sable, le « cycle » du calcaire, le néo-finalisme de Raymond Ruyer. p 220. Et l’on peut penser que les forêts pensent parce que la pensée s’étend au-delà de l’humain, sinon on ne pourrait pas le penser p 224.

Tous ces éléments montrent que nous sommes en train de poser les bases d’un autre paradigme, non mécaniste, ni finaliste, un paradigme du vivant selon lequel nous sommes vivant, humais et non humains, minéraux compris.

Le droit

La liberté du commerce est d’un ordre supérieur à la préservation du climat selon la convention cadré des Nations Unies sur le changement climatique (article 3 # 5). p 145.

Selon les auteurs, le droit ne pourra permettre seul de résoudre la question écologique, comme le droit a pu faire avancer la question sociale, car le sujet est encore plus systémique. p 157.

Comment accéder à la connaissance de la nature ?

Les auteurs présentent trois situations

Les chamanes

Le savoir des chamanes comme Davi Kopenawa du nord du Brésil sur la connaissance des effets des substances émises par des arbres sur la condensation des nuages. Une connaissance qui ne s’explique pas. Ou ce chamane africain qui révèle à Jean-Marie Pelt les vertus d’une plante après être entré en transes et avoir demandé à son père (mort depuis quelques années) de les lui expliquer. p 196.

Le mode de connaissance de certains hommes, les chamanes, nous demeure incompréhensible.

Les sorcières, qui ont été pourchassées sur tous les continents.

Les mystiques, étudiés par Bergson.

Le monisme réflexif

Le monisme réflexif c’est « l’affirmation selon laquelle la pensée, au sens du pensable comme condition de toute représentation, est une donnée première, au même titre que la matière. Il n’est en effet, ontologiquement, de matière sans pensée, et réciproquement. » p 204.

La pensée serait dans le savoir des chamanes, celui des arbres et des minéraux, il n’est pas possible de distinguer la réalité de ces êtres de leur pensée.

Résumé p 228

Le pensable déborde la pensée. Le domaine de la pensée est encadré par le paradigme.

La modernité postule que la pensée provient  » du cerveau et de son organisation matérielle, même si cette association reste totalement magique puisqu’elle associe deux ordres de réalité hétérogènes. » p 229. Non, la pensée au sens du pensable est préalable à la pensée comme production du cerveau. Ce pensable s’étend dans et chez tous les êtres non humains, sols et minéraux compris.

Des bases philosophiques

Bergson : ni finalisme, ni mecanicisme. Une descente en soi, une observation intérieure.

Spinoza

Pour Spinoza « Dieu n’est pas extérieur ni antérieur au monde, mais à la fois le produit et le contenant, étant le double attribut de l’étendue et de la pensée  » p 307. Spinoza s’oppose à  » la vision dualiste d’un Dieu différent du monde » il est donc moniste.

Le monisme réflexif n’utilise pas Dieu et ajoute le réflexif, c’est à dire la représentation, la réflexion entre la matière et la pensée. p 307.

Cette conception permet de dépasser les conceptions matérialistes et spiritualistes. Le corps et l’âme sont « une seule et même chose, conçue tantôt sous l’attribut de la pensée, tantôt sous l’attribut de l’étendue. » (Spinoza, cité p 308).

Pour Spinoza le dualisme n’est pas tant entre l’âme et le corps, qu’entre la tristesse et la joie.

Et c’est la joie qui peut nous faire avancer. C’est parce que l’on éprouve de la joie que l’on peut réprimer nos penchants dit Spinoza (cité p 319) ce qui rejoint notre conviction que nous ne changerons notre de vie, nous n’adopterons un mode de vie sobre, que si cela rend plus joyeux, ou simplement joyeux.

D’où l’importance de la relecture (Ignace de Loyola).  » L’ignorant … est poussé de beaucoup de façons par les causes extérieures et ne possède jamais la vraie satisfaction de l’âme. » (Spinoza, Éthique, cité p 320).

Quelle spiritualité ?

Les auteurs distinguent deux dimensions de la spiritualité, ontologique (du minéral à l’homme dit Bergson) qui renvoie à l’horizontalité, l’accomplissement de soi ( comme la connaissance des chamanes qui passe par la transe, la descente en soi) qui renvoie à la verticalité. p 328.

Le monisme réflexif c’est percevoir que le représentable disparaît au profit d’une sensation qui n’a pas de mot pour être décrite, d’un moment mystique.

Il ne s’agit donc pas de moraliser ou de culpabiliser pour des raisons écologiques, il s’agit de retrouver la joie,  » d’honorer cette volonté de puissance qui nous caractérise pour créer et non plus détruire. » p 330.

Cette phrase conclusive mérite d’être décodée :

La volonté de puissance fait référence à Nietzsche, mais on peut aussi penser à Teilhard de Chardin.

Pour créer  une humanité plus juste, un monde plus juste.

Non plus pour détruire, les vivants non humains, et les humains.

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