La montée du niveau de la mer d’ici 2100

La montée du niveau de la mer d’ici 2100 Scénarios et conséquences
Denis Lacroix, Olivier Mora, Nicolas de Menthière, Audrey Béthinger
Quae, 2021.

Cet ouvrage présente un état des lieux des connaissances sur l’augmentation du niveau des mers, et neuf scénario qui présentent le grand intérêt de décrire notre avenir en fonction de la période de prise de conscience du danger, et de la nature de cette prise de conscience, mondiale ou fragmentée.

Nous reprenons ici des extraites du texte, sans guillemets pour alléger la lecture, sachant que l’ouvrage est disponible en téléchargement gratuit sur le site des éditions QUAE et que le texte parle par lui-même. Nous avons seulement réorganisé l’ordre de quelques paragraphes et extrait les principales descriptions de chaque scénario, et proposé un tableau de synthèse à la fin avec notre commentaire .

Au niveau mondial
La hausse du niveau de la mer constitue un indicateur très synthétique de multiples phénomènes à l’œuvre. Elle affecte une fraction grandissante de l’humanité, sur des territoires paradoxalement de plus en plus convoités, mais aussi de plus en plus vulnérables, en raison de l’accélération du phénomène. Ce paradoxe résume bien la contradiction du modèle général de la croissance, à l’évidence non durable. Et aujourd’hui, aucune technologie ne pourrait enrayer rapidement un phénomène d’une telle ampleur et d’une aussi grande inertie.

Les connaissances accumulées à ce jour permettent d’établir plusieurs assertions bien documentées même si des controverses subsistent sur certains points notamment en matière de vitesse d’évolution et de chaînes de causalité :
• La mer monte en moyenne de 3 mm/an depuis 1993 ;
• ce phénomène est en accélération ;
• ce mouvement n’est pas uniforme, ni dans le temps, ni dans l’espace.

Le dernier rapport [du GIEC] donne une fourchette d’élévation du niveau moyen de la mer allant de 29 à 110 cm selon les hypothèses minimales ou maximales de réchauffement climatique. Mais la valeur haute des projections (+ 110 cm) pourrait être dépassée, en particulier si la fonte des calottes glaciaires devait continuer à s’accélérer.
La NOAA a conduit une revue de la recherche et a conclu que la hausse du niveau de la mer se situerait entre 0,2 et 2 m en 2100.

L’analyse des composantes de la montée du niveau de la mer actuelle établit que trois facteurs jouent un rôle majeur dans la montée des eaux. Ce sont :
– la fonte des glaces des calottes polaires, notamment au Groenland (contribution multipliée par 3 en 20 ans) ;
– le gonflement dû à la dilatation de l’eau des océans sous l’effet du réchauffement (effet stérique) ;
– la fonte des glaciers terrestres dans les régions montagneuses.
Ces trois facteurs contribuent grosso modo à parts égales à l’élévation du niveau de la mer

De multiples [autres] sources, convergent [plutôt] vers le diagnostic d’une dystopie de l’océan mondial, espace d’un « mal commun » plutôt qu’un « bien commun ». Il suffit de citer quelques chiffres pour le vérifier : plus de 20 % de pêche illégale, 70 % de la flotte de commerce mondiale sous pavillon dit « de complaisance », persistance de formes d’esclavages de marins dans de nombreux pays.

Impact sur la population

Selon les statistiques de migrations intra-étatiques, 25 millions de personnes sont déplacées chaque année par des événements climatiques extrêmes – soit trois fois plus que par les conflits – dont 86 % suite à des catastrophes naturelles hydro-climatiques, l’Asie étant le continent le plus concerné.

La population dans les zones côtières basses pourrait atteindre selon les projections réalisées par Neumann et al. (2015), 900 millions en 2030 (880-950 millions) et dépasser le milliard d’habitants en 2060 (1-1,4 milliard).
Les risques d’exposition à des épisodes de submersion ou d’inondation affectent déjà plus de 625 millions de personnes habitant à moins de 10 m au-dessus de la mer. Ce chiffre devrait approcher du milliard vers 2050.

Si l’on prend en compte les dynamiques d’urbanisation, il apparaît que les 20 villes les plus vulnérables à l’horizon 2050 à des pertes économiques sont majoritairement dans les pays en développement. Seulement trois villes sur les vingt seront dans les pays développés : Miami, La Nouvelle-Orléans et Boston.

Focus sur quelques régions
Les exemples des catastrophes de la ville de La Nouvelle-Orléans (1 850 morts lors du passage de l’ouragan Katrina en 2005), La Faute-sur-mer (29 morts lors de la tempête en 2010) et de Fukushima (tsunami en 2011) illustrent bien cette vulnérabilité croissante.

Les Pays-Bas commencent à préparer la relocalisation partielle de Rotterdam (1er port d’Europe) et à restructurer le tissu urbain et économique dans la plaine centrale, des bouches du Rhin au polder de l’Ijsselmeer (exemple de l’habitat flottant à Amsterdam).

Djakarta est menacée par la subsidence et la hausse du niveau de la mer, 10 millions d’habitants.
Il faut prévoir l’évacuation de Malé, capitale des Maldives, qui n’a en moyenne que 2 m au dessus du niveau de la mer.

En Égypte, un accroissement du niveau de la mer d’1 m inonderait 25 % du delta du Nil et 13 % des terres agricoles.
Les terres agricoles d’Indonésie et de Thaïlande seraient également affectées avec une baisse en conséquence de la production de riz.
En Californie les autorités envisagent déjà le repli stratégique de certaines villes.

Delta du Mékong
Le plus grand impact potentiel concerne la riziculture dans le delta du Mékong (50 % du total national) et la salinisation pourrait la réduire de 25 % d’ici à 2050. Cette salinisation est en partie due à l’intrusion saline consécutive à l’extraction de sable qui peut atteindre de 10 à 15 cm/an dans certains lits. Cette salinisation favorise la transformation de rizières en bassins d’élevage de crevettes et d’espèces euryhalines, comme cela a été observé en Égypte avec des contraintes similaires. Ainsi les surfaces en aquaculture couvrent désormais près de 20 % de la surface du delta et le delta du Mékong produit 60 % de l’aquaculture nationale (poisson et crevette). Si la hausse atteignait le mètre, la plupart des activités du delta seraient impactées et il faudrait restructurer en profondeur villes, infrastructures et activités.

Le Vietnam devrait connaître des épisodes de submersion sévère dès les années 2030-2040 même avec l’hypothèse de maîtrise de la subsidence en 80 ans. En cas de non-maîtrise de la subsidence, et d’accélération de la hausse moyenne de la mer, l’hypothèse d’une hausse cumulée à 2 m en 2100 ne peut pas être écartée. Elle aboutirait à des situations catastrophiques sur tous les plans.

En France
24 % du littoral français métropolitain recule chaque année, quand 45 % est stable, 11 % gagne des terres, et les 20 % restants sont des terres artificialisées.
Le recul moyen estimé pour le littoral aquitain à 2050 est de 50 m sur la côte sableuse et de 27 m sur la côte rocheuse. À ceci peuvent s’ajouter des reculs brutaux lors de tempêtes, de l’ordre de 25 m pour les deux types de côtes.
Le recul des falaises de roches sédimentaires (calcaires) devrait s’accélérer avec l’attaque de leur base par la mer.

Scénarios

D1 : Du déni à la réaction
Vers le milieu du siècle, sous la pression des conséquences du changement climatique, ce déni initial cède la place à des stratégies simultanées d’adaptation littorale et d’atténuation du changement climatique, qui limitent la vulnérabilité littorale, mais conduisent néanmoins à un état physique « grave » en 2100.
Au milieu du siècle, face à la constatation de l’ampleur de l’élévation du niveau de la mer, d’événements extrêmes plus fréquents et plus violents et de leurs conséquences, s’amorce un retrait progressif de la population des zones côtières, en raison de leur forte vulnérabilité sanitaire. On assiste à des départs échelonnés au fil de la montée progressive des eaux. Ces phénomènes de migration, et les conflits qu’ils génèrent, contraignent les États à réagir et à s’impliquer.

D2 : Abandon progressif du littoral
D’abord abandonnée par les acteurs économiques dominants et les pouvoirs publics, la zone littorale ne bénéficient que tardivement d’action de défense (2080).
Face au manque d’anticipation et à la défaillance des services publics, chacun s’organise et s’adapte comme il peut. Ceux qui en ont les moyens fuient la zone littorale et rejoignent l’arrière-pays. Les évacuations s’accélèrent après chaque événement climatique extrême, créant des conflits de plus en plus violents, mais également des actions humanitaires ponctuelles soutenues à la fois par l’État et les acteurs économiques dominants pour maintenir les populations pauvres en place sur le littoral. À la fin du siècle, certaines villes littorales importantes sont gravement affectées.
Cependant, de mieux en mieux coordonnées en réseau, ces villes parviennent à convaincre l’État, les régions et les acteurs économiques dominants de la nécessité d’agir pour sauver ce qui peut l’être, éviter les désastres humains lors de tempêtes et freiner les migrations vers les villes de l’intérieur.

D3 : Passivité
Le déni de l’accélération du changement climatique et de la montée du niveau de la mer se poursuit jusqu’en 2100.
Dans un contexte global d’absence de coordination entre les acteurs, de passivité quasi générale face aux menaces croissantes sur le littoral et de manque de décision sur le long terme, c’est le règne du « chacun pour soi ». Les crises chroniques systémiques qui en résultent conduisent au repli de chaque État sur sa propre sécurité et prioritairement à l’utilisation des ressources énergétiques locales, y compris fossiles, plutôt que la recherche d’énergies décarbonées.

F : Fragmentation persistante
La logique politique dominante, stable au sein de régimes souvent autoritaires, est celle de la « défense des intérêts nationaux d’abord »
les États les plus développés mènent de front une politique de lutte contre l’invasion marine (construction et/ou élévation de digues ; zones tampons, habitat flottant…), tout en réduisant l’urbanisation des zones littorales. Les villes restantes s’adaptent aux contraintes en privilégiant les systèmes de gestion : modélisation des risques, alarmes, évacuations préventives… À l’inverse, les États les plus pauvres ne peuvent s’opposer à la prolifération de mégalopoles situées en zones littorales, recueillant notamment les populations rurales chassées par la perte de leurs terres agricoles.
Certaines villes importantes, y compris des capitales comme Djakarta, Bangkok ou Manille, sont déplacées.
La montée de foyers de violence n’est pas à exclure.

Les scénarios de l’adaptation de la zone littorale
A1 : Maîtrise climatique
L’atténuation du changement climatique s’est mise en place de manière précoce et massives, vers 2025, limitant l’élévation du niveau de la mer en 2100.

A2 : Villes résilientes
Les grandes villes et les mégapoles, devenues le cœur de l’économie mondiale, jouent un rôle crucial dans l’adaptation à la hausse du niveau de la mer et l’atténuation du change- ment climatique.
L’atténuation du changement climatique s’organise entre 2030 et 2050, à l’initiative des grandes métropoles mondiales. Elles mettent en œuvre de forts investissements pour la transition énergétique et la réduction des émissions des gaz à effet de serre, ce qui conduit à freiner la vitesse du changement climatique et à restreindre la hausse du niveau de la mer à 1 m en 2100, même si la hausse perdure.
En conséquence, en dehors des régions urbanisées, les zones littorales évoluent vers des situations de vulnérabilité croissante face aux aléas.

A3 : Sobriété et anticipation
Face à la menace d’une élévation du niveau de la mer, c’est le choix de la sobriété des modes de vie à l’échelle mondiale qui déclenche l’inversion de la tendance des émissions de gaz à effet de serre, et permet de limiter le changement climatique, à défaut de le maîtriser, avant 2100.
La gouvernance mondiale, malgré de fortes disparités d’évolution d’une région à une autre, fait le choix d’une décroissance économique, par la mise en œuvre d’une sobriété plus ou moins bien acceptée des modes de vie, s’appuyant sur des mouvements de citoyens en pays démocratique et sur le triptyque injonction/contrôle/sanction pour les pays dirigistes.
La population littorale reste stable dans une première phase, avant d’accepter le déplacement vers des zones sûres.

A4 : Adaptation prioritaire et atténuation tardive
Depuis 2020, l’adaptation à la hausse du niveau de la mer s’est rapidement mise en place dans toutes les régions littorales du monde, mais les actions en faveur de l’atténuation du changement climatique, tardives, ne se sont développées qu’après 2050. Il en résulte en 2100 un changement climatique marqué et une hausse importante du niveau de la mer. Après 2050, la mise en place de mesures globales de lutte contre le changement climatique (par exemple, une décarbonation de l’économie) permet d’éviter le pire en termes d’élévation du niveau de la mer, en limitant la hausse à 1 m, mais le phénomène reste en accélération, ce qui justifie de considérer le contexte physique global comme « grave ».

Jusqu’en 2060, les politiques étatiques poursuivent les tendances observées en 2020. Le monde est fragmenté, en mosaïque, avec une instabilité géopolitique, une croissance économique en dents de scie (notamment, en raison des effets des pandémies), une lente prise de conscience des enjeux du changement climatique, et le maintien de la dominance des énergies fossiles dans la consommation énergétique. Mais en 2050-2060, l’accélération du changement climatique est telle qu’il devient urgent d’agir pour limiter ses impacts et les coûts d’adaptation, devenus exorbitants. Cette prise de conscience débouche sur la mise en place autoritaire d’une coopération mondiale pour la gestion des biens communs et sur une transition énergétique accélérée vers la décarbonation de l’économie.

On observe que sur huit scénarios, cinq mènent à des situations qualifiée d’« extrême » ou de « grave », même en tenant compte de changement profond de stratégie vers 2050-2060. Par ailleurs, la situation tendancielle actuelle (de type « Fragmentation persistante » des politiques des États) mènerait à une situation « extrême » si elle devait perdurer encore quelques décennies.
Les situations plus acceptables en 2100 (états physiques de type « modéré » et « sérieux »), issues de trajectoires plutôt stables, sont l’aboutissement de conjectures assez peu probables car elles combinent des politiques vertueuses, fermes et continues à l’échelle mondiale. Comme ces conjectures sont des ruptures fortes par rapport aux tendances lourdes actuelles, les probabilités d’occurrence de ces deux scénarios devraient être logiquement considérées comme faibles.
Il en résulte qu’il est réaliste d’envisager comme une hypothèse plausible une montée du niveau de la mer de l’ordre de 1 à 2 mètres d’ici 2100, avec la persistance d’une dynamique d’accélération.

Si l’on vise au terme du siècle l’un de ces deux états et que l’on considère que le monde se situe actuellement sur une trajectoire de fragmentation, le changement de politique doit être rapide, radical et généralisé avant 2040 pour trois scénarios sur huit (Maîtrise climatique, Sobriété et anticipation, Villes résilientes). Pour les cinq autres trajectoires, le changement sera trop tardif pour éviter des situations de type « grave » ou « extrême ».

Nos commentaires

Il y a trois familles de scénarios, ceux d’une action mondiale, qu’elle soit positive ou négative (absence d’action), les scénarios de réponse différenciée entre mais où entre Villes et zones rurales, ceux d’une action du type chacun pour soi.
Sur ces neuf scénarios, un est déjà dépassé, la maîtrise climatique, deux permettraient de limiter les dégâts, Sobriété et Villes résilientes, les six autres conduisent vers un monde de conflits et de catastrophes humanitaires.
Dans ces deux scénarios les zones littorales sont vidées de leur population, il faudra les accueillir ailleurs. Cette position sera soit subie (villes résilientes) soit volontaire et organisée (Sobriété), mais dans tous les cas ces zones sont condamnées.
La tendance actuelle est celle de la fragmentation.

Les scénariosDate de la prise de conscienceSituation
A1 Maîtrise climatique2025Limitation de la hausse du niveau des mers
A2 Villes résilientes2030Les zones littorales hors des villes sont abandonnées
A3 Sobriété2030Repli sur l’intérieur
D1 Du déni à la réaction2050Migrations et conflits
A4 Adaptation tardive2050Mondes fragmentés
D2 Abandon du littoral2080Ruine des villes et des populations du littoral
D3 Passivité2100Crises chroniques
F Fragmentation Monde fragmenté. Tendance actuelle

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