David Holmgren, Comment s’orienter ? Wildproject, 2023
Ce recueil de textes de David Holmgren, l’un des « inventeurs » australiens de la permaculture, est passionnant. Il suppose néanmoins d’avoir quelques notions de permaculture, qui n’est pas définie ici,
Nous reprendrons essentiellement deux de ces textes texte, le plus ancien sur les scénarios et le plus récent, Rumination pandémique, les nouveaux habits du Brown Tech (2021), renvoyant les lecteurs pour plus de détails sur les scénarios à notre commentaire des Quatre scénarios (2009) pour le premier. Nos commentaires en italiques.
Focus sur le scénario brun
Ce que je retiens de nouveau sur ces scénarios, c’est
- qu’il y a un chemin du scénario vert (développement durable) vers celui des Gardiens de la terre, et un chemin du scénario brun (régime autoritaire) vers celui intitulé Canots de sauvetage, mais qu’il y aussi une tendance à passer du scenario vert vers le scénario brun, et c’est inquiétant alors que je m’imaginais que nous pourrions passer sans trop de casse du scénario vert au scénario Gardiens de la Terre,
- que le scénario brun semble donc ujourd’hui le plus probable, au vu de la façon dont à été gérée la pandémie du Covid : » Je crois que la pandémie et les stratégies mises en œuvre pour la combattre représentent un tournant majeur. Dans la cristallisation d’un futur Brown Tech. » p 183. » L’urgence climatique, comme l’urgence pandémique, sera utilisée pour vendre une stratégie standard universelle ou nous devrons nous soumettre à des règles et des plans forgés par des élites hors-sol, prétendument pour le bien commun. » p 197.
- Le scénario brun correspond à un régime fasciste, au sens où il s’agit d’une alliance entre le pouvoir politique et les grandes corporations (selon la définition de Mussolini). C’est la situation actuelle de recherche d’extraction d’énergie fossile de plus en plus coûteuse comme les sables bitumineux. Ceci est à rapprocher des travaux montrant que le budget de l’Etat est de plus en plus utilisé pour financer les entreprises, au détriment des fonctions sociales et régaliennes ( cf. L’État droit dans le mur, 2023).
- Dans ce scénarios » La sécurité des riches est une préoccupation constante, avec des gated communieties et des ghettos de style apartheid ou des barrions (bidonvilles) pour les pauvres. » p 45. » La division entre la vile et la campagne s’aggrave, en dépit de renversements temporaires dus à la dynamique des systèmes de production énergétique autonomes. » p 173. Une réflexion qui donne sens aux travaux sur les inégalités ville campagne, souvent utilisés pour expliquer les différences de vote et l’influence de l’extrême droite. C’est aussi une préfiguration du scénario brun.
- Le scénario vert conduirait inévitablement au scénario Gardiens de la Terre du fait » du déclin inexorable des ressources non renouvelables. » p 54.
Le scénario Gardiens de la Terre verra les gens migrer des grandes villes » vers les bourgades plus petites, les villages et les fermes, là où des économies locales plus robustes peuvent tirer partie de l’afflux de main d’œuvre. » p 61. Et se remettre à produire la nourriture. Dans ce scénario David Holmgren cite rapidement que l’on peut » Observer une révolution culturelle et spirituelle à mesure que les populations s’affranchissent de la foire d’empoigne des comportements addictif pour commencer à jouir de l’heureuse résurgence des communautés et à découvrir la capacité de la nature à satisfaire leurs besoins fondamentaux. » p 61.
Dans le scénario Canots de sauvetage » Des vagues successives de famines et de maladies ruinent l’économie sur une échelle beaucoup plus vaste que ne l’avait fait la peste noire pour l’Europe médiévale et, en quelques décennies, divisent par deux la population mondiale. » p 62.
Dans ce scénario il sera essentiel » de sauvegarder et de condenser le savoir et les valeurs culturelles pour affronter la longue ère de ténèbres qui s’annonce. » p 66. De la même façon que » Les monastères chrétiens […] sauvegardèrent de nombreux ingrédients de la culture gréco-romaine et […] fournirent ensuite les fondations de la Renaissance de la civilisation occidentale… » p 67.
Dans ce scénario » trois facteurs pourraient empêcher la chute libre et continue vers une très faible population mondiale de chasseurs-cueilleurs. » p 68.
Le premier est le mélange d’espèces végétales qui peut faire apparaître des écosystèmes permettant de rendre les environnements habitables malgré la température.
Le second est l’inondation de terres basses qui peut produire des environnements très productifs.
Le troisième est » la chute brutale de la démographie des humains et leur tendance initiale à rester relativement groupés pour profiter des gigantesques ressources offertes par la récupération des matériaux industriels… » p 68.
De toutes façons « le destin de notre héritage culturel sera beaucoup plus entre les mains des maisonnées et des communautés que dans celles des institutions et des Etats-Nations. » P 108
David Holmgren conclue en souhaitant que nous laissions les jeunes » rentre leur chance dans les marges pour y créer une nouvelle économie à l’ombre de l’ancienne. » p 205.
Nous sommes sur ce point en désaccord, l’ombre du capitalisme est mortelle, elle absorbe toute tentative marginale, sinon immédiatement, du moins dans le temps, comme on l’a vu avec les mutuelles et coopératives, les produits bio, le marché du recyclage, des déchets, etc.
Il nous faut préparer le monde de demain et simultanément faire en sorte de passer la période du scénario brun et scénario Canots de sauvetage avec le moins de dégâts possibles, donc mettre en place des lieux, des réseaux, de résilience et résistance non violente.
L’hypothèse de l’effondrement
Cette hypothèse est présente à de nombreuses reprises dans les textes de David Holmgren, en général comme éventualité à éviter.
« Peut-être la pandémie […] fera-t-elle entrevoir des leçons, ou même des voies grâce auxquelles l’humanité pourrait apprendre à ménager sa décroissance et éviter ainsi l’effondrement. » p 131.
Ou comme un devenir auquel se préparer
» le système de l’économie dirigiste [du scénario brun] quand bien même il pourrait durer plusieurs décennies avant de s’effondrer, est fondamentalement insoutenable dans le contexte de descente énergétique à long terme. » p 172.
Citation du livre de Pablo Servigne et Raphaël Stivens, Comment tout peut s’effondrer, Seuil, 2015.
« …l’urgence d’une réforme radicale de l’économie mondiale pour la sauver de l’effondrement déclenché par la contagion financière beaucoup plus que par la contagion biologique. » P 191 note sur Fabio Vighi.
Des innovations qui sont détournées de leur objectif premier
» … la poursuite de la mega échelle et de l’uniformité des systèmes, combinée à la vitesse de leur déploiement […] engendré inévitablement de nouveaux problèmes. » p 129.
L’aquaculture pourrait aider à l’alimentation des plus pauvres, par l’élevage d’espèces du bas de la chaîne trophique comme les silures ou les écrevisses. Au contraire elle est développée pour nourrir des saumons pour les pays riches.
La culture des arbres pourrait servir à développer le sylvo-pastoralisme, les animaux broutant les feuilles d’espèces à croissance rapide, en complément de prairies épuisées par le réchauffement. Au contraire, la culture des arbres sert à produire de l’huile de palme pour les pays riches ou du papier.
Les panneaux solaires permettent d’établir un réseau défendue production d’électricité, mais ils sont orientés vers des fermes solaires pour fournir de l’électricité aux pays riches.
Les maisons en paille sont une alternative intéressante pour les pays produisant des céréales. Mais au Japon certains entrepreneurs importaient de la paille des Etats-Unis pour ces projets !
Une innovation oubliée, le biochar
Le biochar, ou charbon de bois, peut servir à améliorer la productivité des sols agricoles en augmentant leur capacité de rétention d’eau, de nutriments et d’activité microbiologique. Ils peuvent également servir à produire de l’énergie.
Pendant la seconde guerre mondiale on utilisait les gazogènes pour faire avancer les voitures. Le gazogène fonctionne au charbon de bois, le biochar. Ce procédé peut servir aussi au chauffage et à la production d’électricité. Il consomme du bois, il n’est pas question de détruire toutes les forêts pour faire du biochar, qui devrait devenir une source complémentaire aux autres sources comme l’éolien et le solaire.
Ce serait une alternative aux batteries. Mais le coût ne serait inférieur aux énergies fossiles qu’à partir du moment où le prix de la tonne de CO2 serait supérieur à 37 $ la tonne (source Wikipédia)
Le biochar semble très efficace pour régénérer des sols pauvres et acides. Mais attention aux matériaux utilisés. Il vaudrait mieux utiliser des résidus agricoles que de couper des arbres ou enlever le bois mort des forêts.
La vitesse notre ennemie
Vouloir changer rapidement à un effet négatif sur l’objectif, la stratégie de la permaculture est un changement local et lent, pas général et rapide. L’urgence est de changer lentement mais durablement. Une orientation un peu différente de celle du Shift Projection et de la Fresque du climat ?
Un mode vie sobre et une sagesse
Les propos de Davis Holmgren se nourrissent d’une pratique réelle de la vie simple, et de convictions philosophiques ou morales fortes. Quelques extraits.
Un mode de vie sobre
David Holmgren vit avec un revenu monétaire inférieur au seuil de pauvreté de son pays (l’Australie). ( p 97). Il dit vivre bien, ayant construit une maison passive, donc n’achetant pratiquement pas d’énergie, cultivant son jardin donc dépensant peu en alimentation.
Cette mention fait réfléchir, d’autant que l’on sait que l’empreinte écologique est fonction du niveau de revenu. Et si l’indicateur le plus simple était le niveau de revenu ? C’est un choix plus réalisable en début de vie professionnelle qu’en cours de vie ou à la retraite. C’est ce qu’a fait Holmgren. À la retraite la plupart des salariés ont un revenu qui diminue d’environ 40%. Mais en général leurs enfants sont devenus autonomes, ils ont donc moins de charges. Et à un même niveau de revenu on peut avoir une empreinte différente selon que l’on utilise ce revenu pour voyager, rénover une maison ou autre. Mais le niveau de revenu est un bon indicateur.
La sagesse
» Ma vision du monde est plus sombre que celle de la majorité des gens , mais c’est une chose que je suis parvenu à maîtriser au fil des décennies en consacrant l’essentiel de mon énergie à créer le monde que nous voulons en le vivant chaque jour au présent. » p 179.
Voilà une belle formulation de l’adaptation radicale (p 203).
» … je ressens surtout une grande tension entre une fascination profonde et passablement détachée pour la vue d’ensemble de la situation
Et le sentiment d’urgence qui me gagne toujours en printemps pour être à pied d’œuvre pour les multiples tâches du jardin saisonnier et, plus généralement, pour tenir notre maison de Melliodora en parfait état. D’une certaine façon c’est un état normal pour quelqu’un dont les pieds sont fermement plantes sur la Terre, mais dont la tête est dans les nuages. » p 192.
Éloge de la diversité des opinions et des comportements
Holmgren rappelle que « Durant l’essentiel de notre histoire des ethnies et des subcultures minoritaires ont vécu en coexistence ambiguë avec des majorités dominantes. » p 198. Ainsi des juifs en Europe pendant des siècles, des musulmans et des hindous dans l’Inde pré coloniale, mais » l’une des faiblesses de la culture occidentale, récurrente dans les traditions chrétienne et musulmane, est l’idée que si une voie particulière est la bonne, alors tout le monde doit la suivre. Mais pour la philosophie extrême-orientale et dans beaucoup de traditions indigènes, l’équilibre harmonieux est plus important que la voie juste. » C’est ce que l’on vu avec le traitement de la pandémie du Covid.
Notes diverses
Le paradoxe de Jevons (reformulé en effet rebond) découvert à l’occasion des progrès des machines à vapeur au XIX éme siècle. P 116
Sites internet
resilience.org
www.holmgren.com.au
www.iea.org
deepadaptation.info
2 commentaires sur “Actualité des scénarios de David Holmgren”