Émilie Hache, De la Génération, Les empêcheurs de penser en rond, 2024 (suite)
Cet ouvrage se situe dans la lignée des travaux de Bruno Latour et Giorgio Agamben, et s’appuie sur les réflexions d’Ivan Illich (entre autres). La place des femmes y occupe une place importante, et justifiée, mais nous nous attacherons dans cette note à ce qui nous semble le thème central, génération et production.
Émilie Hache définit trois modes de mise au monde, la génération, la création et la production.
La forme initiale est celle de la génération. Les plantes naissent de graines qui se nourrissent des plantes mortes auparavant. Nous sommes tous reliés, les vivants et les morts sont reliés.
Pour Émilie Hache, l’idée introduite que ce monde est créé par Dieu et nous est donné, efface la génération, la solidarité intergénérationelle, pour une dépendance verticale. C’est la création. L’homme devient indépendant du monde, il est en relation avec Dieu, au contraire par exemple des textes de la Genèse qui associent l’homme à toute la création (Gn 9, 12-17), d’Isaï (11, 6) ou de Saint Paul (Rom, 8, 22).
Cette relation verticale plutôt qu’horizontale, la transcendance opposée à l’immanence (Bruno Latour), date-t-elle de l’enseignement de Jésus ? Bruno Latour la situe au XVIII ème siècle, quand l’Eglise est confrontée à l’apparition de la notion de nature par les lois de la physique.
Puis la création s’efface devant la production, un processus sans limite. Ce qui devient source de vie ce ne sont plus les morts qui engendraient les vivants, c’est la capacité d’un monde ordonné à l’image de l’ordonnancement de la trinité divine à produire.
Que la production ait pour origine Dieu ou le travail on est dans la même conception de production indépendante de la génération, indépendante des autres vivants. En termes économiques on passe de l’économie circulaire à l’économie linéaire.
Émilie Hache reprend ici rapidement la théorie de Giorgio Agamben, selon lequel l’oekonomia divine devient l’économie, elle sacralise la production aux dépend de la reproduction, de la génération.
Il devient donc essentiel de faire croître la production qui n’est plus limitée par la génération. C’est ce que développent les physiocrates au XVIII éme siècle, sur la base de l’émergence de la science agronomique, et du développement antérieur des échanges marchands.
Comment en sortir ? Bruno Latour propose de nous incarner dans le monde, ce qui serait conforme au message évangélique. Comme le propose Bruno Latour, si le Dieu des chrétiens arrivait dans un monde déjà là, alors Dieu serait un Dieu parmi les autres dieux, le peuple élu un peuple parmi les peuples.
Et Latour inverse la formule de l’évangile :
« Et que sert-il à un homme de gagner tout le monde, s’il perd son âme? » Marc 8,36
par « A quoi te sert de sauver ton âme si tu viens à perdre la Terre ? » (p 262),
Émilie Hache répond à une question qu’elle ne pose pas mais que je me pose, la crise écologique est-elle d’origine spirituelle ? Oui, en remontant aux origines de la religion chrétienne. Mais je rajouterais que pour en sortir le spirituel ne suffira pas car le système est verrouillé par le capital, qu’il faudra éliminer, mais difficile car on ne peut pas utiliser la violence, qui se retournerait ensuite contre ses auteurs, ou qui sera détruit par l’effondrement, mais avec son cortège de malheurs et d’injustices ?